mercredi 30 juillet 2008

Nas, Dylan d’obédience rap
RAP Parolier accompli, Nas revient avec Untitled, un neuvième album controversé à l’ascendance politique très marquée.
La liberté d’expression fait partie du premier amendement de la Constitution américaine. Une freedom of speech brandie à tire-larigot, histoire de montrer au monde qu’aux Etats-Unis plus qu’ailleurs on peut dire ce que l’on veut. Partant de ce principe, le rappeur Nas – né Nasir Jones – souhaitait intituler son neuvième album Nigger (nègre), un mot banalisé dans le hip-hop d’aujourd’hui qui ne peut cependant être prononcé que par les Noirs. Les autres rappeurs ont applaudi, mais plusieurs voix de la communauté black se sont élevées, notamment celles de la puissante NAACP, l’association nationale pour l’avancement des gens de couleur. Puis des pontes d’Universal ont menacé de retirer plus de 80 millions de dollars si le titre n’était pas modifié et enfin les magasins ont menacé de ne pas vendre le disque. Face à ce diktat, Nas a cédé et a choisi de débaptiser son album, profitant quand même de Hero pour lâcher: Encore dans une prison musicale, en taule à cause du flow/Essayez de dire à Bob Dylan, Bruce et Billy Joel qu’ils ne peuvent pas chanter ce qu’ils ont au fond de leur âme.
Textes forts
Côté musique, Untitled s’écoute et se lit comme un scanner de la société américaine. Rappeur émérite, Nasir Jones mérite sans conteste le label «conscient». Pour s’en convaincre, il suffit de tendre l’oreille sur Sly Fox, une critique de la chaîne Fox de Rupert Murdoch où l’artiste flingue à balles réelles sur le médium pro-républicain: ils monopolisent les nouvelles/vos idées/et la chaîne que vous choisissez/propagande/cancer visuel. Jamais très porté sur le consumérisme, Nas convie les Last Poets pour dresser les états généraux d’une Amérique qui attend avec impatience un sauveur. L’album se conclut d’ailleurs sur Black President, une ode «obamienne» où le mot espoir apparaît comme le reflet du sénateur de l’Illinois.
Nas, Untitled, Def Jam (distr. Universal)
JEAN-FRÉDÉRIC DEBÉTAZ
Le noyau en fusion de la planète Neptunes
FUNK ROCK Jamais à court de sons, Pharrell Williams et ses deux potes de N.E.R.D balancent Seeing Sounds, un troisième album ambitieux qui tranche avec le tout-venant habituel.
«Nous ne faisons pas ça pour l’argent, nous le faisons pour les gens qui ont juré fidélité à notre mouvement». Paroles de Pharrell Williams, l’entité N.E.R.D peut continuer à mener sa petite vie pépère aux frontières des genres, personne ne viendra demander des comptes. Passés la démagogie, ces mots du leader de N.E.R.D amènent une vague d’optimisme dans un univers artistique trop souvent étouffé par une médiocrité qui se manifeste bien souvent par une absence crasse d’originalité. Heureusement, Pharrell bouffe de l’originalité depuis son plus jeune âge. Lors d’un camp de fanfare (!), il sympathise avec Chad Hugo qui deviendra l’autre moitié du tandem de production des Neptunes. Repérés par le leader de Blackstreet, Teddy Riley, les deux jeunes fans de skate se font les dents de 1992 à 1998 en composant quelques titres de manière épisodique et peu médiatisée. Mais en 1998, le son des Neptunes s’extirpe de l’anonymat grâce à deux tubes hip-hop: Lookin’ At Me de Ma$e et le stratosphérique Superthug de N.O.R.E.
L’univers parallèle
La planète Neptunes pointe alors le bout de son orbite sur les télescopes du hip-hop. Tous radars dehors, les pontes des maisons de disque soulignent alors soigneusement le nom des deux nouveaux Midas made in Virginie, potes de longue date de Timbaland avec lequel ils avaient formé un groupe confidentiel, Surrounded By Idiots. En trois ans, les Neptunes se taillent une réputation cossue et la pop vient logiquement leur faire les yeux doux, Britney et Justin en tête de peloton. C’est à ce moment-là, peut-être par esprit de contradiction, que Pharrell et Chad sortent de leur tiroir le projet N.E.R.D. Accompagnés d’un troisième larron répondant au nom de Shae Haley, les deux extraterrestres balancent un In Search Of vénéneux et synthétique, transpercé par des riffs volcaniques. Les USA boudent, l’Europe en redemande. Le second album, Fly Or Die, s’écoute comme un prolongement des expériences neptuniennes avec cette fois-ci Pharrell et Chad derrière les instruments.
L’ouverture du MJF
Volatile et versatile, Pharrell se lance également dans la confection avec le Japonais Nigo et crée deux marques: Billionaire Boys Club et Ice Cream. Elu homme le mieux habillé par le magazine Esquire en 2005, il sort son premier album solo, In My Mind, un an plus tard. Côté productions, il a arrangé cette année deux titres pour les Hives et une grande partie du dernier Madonna. Et si les vibrations émises par l’astre neptunien ont moins d’impact dans les charts, cela ne signifie pas pour autant que le son des Virginiens manque de substance, bien au contraire. Seeing Sounds ne battra sans aucun record de ventes, mais ceux qui ont leur billet pour l’ouverture du Montreux Jazz Festival se réjouissent déjà du voyage intergalactique organisé.
N.E.R.D, Seeing Sounds, Interscope (distr. Universal)
JEAN-FRÉDÉRIC DEBÉTAZ
Critique album
Drogue auditive
Les neurologues appellent cela la synesthésie, soit un phénomène qui associe deux ou plusieurs sens. Les N.E.R.D sont partis de là pour définir le nom de leur troisième disque Seeing Sounds. Mêler les sensations, être visuel par le seul truchement de la voix et des instruments, voilà une mission à la hauteur du talent du trio. Le premier extrait Everyone Nose, jeu de mots pour parler de la prise de coke dans les soirées, claque avec son refrain quasi hypnotique All The Girls Standing In The Line For The Bathroom et la fusion trompette/ligne de basse qui ressemble à de la funk sous LSD. Plus rock que hip-hop, ce troisième album arbore des accointances certaines avec de grosses pointures du genre. Sooner Or Later et Love Bomb semblent échappés d’une session des Beatles, tandis que Kill Joy ne ferait pas tache sur un album des Red Hot Chili Peppers. Plus corsé que le précédent opus avec des missiles supersoniques tels que Spaz et Anti Matter, Seeing Sounds revient au panache d’In Search Of et fait assurément partie des meilleurs albums de 2008.
J.-F. D.
La taille importe peu
RAP Annoncé partout comme le meilleur rappeur du monde, Lil Wayne sort enfin le très attendu Tha Carter III. Mais qui est donc ce petit gars actif depuis dix ans et très peu connu ici?
Il remplit des stades aux USA mais aurait toutes les peines du monde à rembouger les deux mille places du Métropole. Son nom: Dwayne Carter alias Lil Wayne ou Lil Weezy parce qu’il est haut comme trois pommes. Originaire du quartier de Hollygrove à la Nouvelle-Orléans, Weezy commence à rimer à l’âge de onze ans lorsqu’il rencontre le patron de Cash Money Records, Bryan Williams. Il quitte l’école à quatorze ans puis forme le groupe des Hot Boys avec Turk, B.G. et Juvenile en 1997, année durant laquelle le groupe sort son premier album. Le missile est lancé et rien ne va plus entraver sa course. En 2004, Lil Wayne sort son quatrième album Tha Carter, première partie d’une trilogie qui se termine avec le très attendu Tha Carter III.
Pour comprendre l’impact de Lil Wayne aux Etats-Unis, il convient de sortir un chiffre. 77. Il s’agit du nombre d’apparitions officielles du rappeur l’an dernier pour ce qui est des collaborations, des freestyles et des singles issus de mixtapes, de quoi donner le tournis au plus prolifique des artistes.
Petit mais costaud
Alors quid de cette nouvelle galette pondue par celui que le magazine Rolling Stone et MTV via un sondage ont proclamé meilleur MC du monde? L’album s’ouvre sur un 3 Peat aux basses lourdes dans la plus pure tradition sudiste et poursuit sa route par un Mr. Carter avec le renfort de Jay-Z. L’album oscille ainsi entre titres suaves pour les filles (le hit Lollipop, Tie My Hands, Mrs. Officer, Dontgetit) et productions cossues (A Milli, Got Money, Playing With Fire), mais ce sont surtout les compositions de Kanye West – Comfortable et surtout l’incroyable Let The Beat Build – qui infligent une bonne dose de cohérence à l’ensemble. A l’heure de remettre un bulletin de notes à l’élève Weezy, on lui octroie un 8 sur 10 bien mérité.
Lil Wayne, Tha Carter III, Universalmotown (distr. Universal)
JEAN-FRÉDÉRIC DEBÉTAZ